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La bibliothèque n’a plus seulement à choisir entre papier et écran : elle doit décider quels usages numériques méritent d’entrer dans sa politique de lecture. Le webtoon, pensé pour le smartphone et la publication en épisodes, se trouve au cœur de cette réflexion. Alors que les jeunes Français consacrent en moyenne 18 minutes par jour à la lecture de loisirs, contre 3 h 01 aux écrans, ce format pourrait devenir moins un concurrent du livre qu’une passerelle vers lui.
Le webtoon rejoint les usages réels
Pourquoi attendre que les lecteurs changent ? Les bibliothèques ont toujours adapté leurs collections lorsque les pratiques culturelles évoluaient, en accueillant successivement disques, films, jeux, ressources en ligne, mangas et livres numériques. Le webtoon pose aujourd’hui la même question, avec une particularité décisive : il ne correspond pas seulement à un nouveau genre graphique, mais à une nouvelle manière d’organiser la lecture. Défilement vertical, épisodes successifs, dialogues rapides et narration pensée pour l’écran composent une expérience directement adaptée au téléphone, appareil qui occupe désormais une place considérable dans le quotidien culturel.
Les données françaises donnent la mesure de cet écart entre les pratiques souhaitées par les institutions et la réalité du temps disponible. L’enquête 2026 du Centre national du livre, menée auprès de 1 500 jeunes de 7 à 19 ans, estime leur lecture de loisirs à 18 minutes par jour, soit huit minutes de moins qu’en 2016. Dans le même temps, les écrans mobilisent 3 h 01 quotidiennement, hors lecture de livres numériques et écoute de livres audio, et ce temps dépasse cinq heures chez les 16-19 ans. Seuls 16 % des jeunes interrogés déclarent lire des livres sur écran.
Le webtoon intervient précisément dans cet espace. Un lecteur habitué à consulter du scan manga, des bandes dessinées numériques ou des récits sériels n’abandonne pas nécessairement la lecture : il l’intègre à un environnement où elle rivalise avec les vidéos, les messages et les réseaux sociaux. Pour une bibliothèque, ignorer cette pratique revient donc à considérer le support avant l’activité elle-même. La question devient plus féconde lorsqu’on la retourne : comment utiliser une habitude déjà installée pour conduire vers des œuvres plus nombreuses, des collections physiques et des recommandations professionnelles ?
Les recherches britanniques sur les jeunes lecteurs apportent un élément intéressant. En 2023, 40,3 % des 8-18 ans interrogés déclaraient lire au moins une fois par mois des comics ou romans graphiques sur papier, sur écran ou dans les deux formats. Ces textes visuels peuvent intéresser aussi bien des lecteurs réguliers que des jeunes moins engagés dans la lecture. Cette donnée ne prouve pas que le webtoon ramène automatiquement au livre, mais elle montre que la narration graphique occupe déjà un terrain que les politiques de lecture auraient tort de négliger.
La bibliothèque peut créer des passerelles
Que gagne-t-on à mélanger les formats ? D’abord, une possibilité de circulation. Un adolescent venu chercher une série coréenne peut repartir avec un manga, découvrir un roman graphique ou emprunter un roman dont il connaît déjà l’adaptation. La bibliothèque possède ici un avantage que les plateformes numériques n’ont pas toujours : elle peut rapprocher physiquement des œuvres qui appartiennent à des marchés différents, puis laisser la curiosité faire le reste. Un même présentoir peut associer webtoon imprimé, bande dessinée asiatique, fantasy, documentaire sur la Corée du Sud et adaptation littéraire.
Cette médiation compte parce que la découverte ne repose pas uniquement sur le catalogue. Lorsque des milliers de documents se trouvent sur les rayonnages, le lecteur voit d’abord ce que les bibliothécaires choisissent d’exposer, de conseiller ou de réunir autour d’un thème. Le webtoon peut ainsi fonctionner comme une porte d’entrée, particulièrement auprès d’un public qui ne se reconnaît pas dans les formes de lecture proposées traditionnellement. Il ne s’agit pas de remplacer le roman par le format vertical, mais d’accepter qu’un parcours de lecteur puisse désormais commencer sur un téléphone avant de se prolonger sur papier.
Cette stratégie rejoint une conception plus large de la lecture de loisirs : laisser davantage de liberté dans le choix des formats peut aider à maintenir l’engagement. Les enquêtes britanniques montrent que les jeunes qui aiment lire fréquentent une gamme plus large de contenus, sur papier comme sur écran, notamment la fiction, les comics et les textes documentaires. En 2025, seuls 32,7 % des 8-18 ans interrogés au Royaume-Uni déclaraient toutefois apprécier la lecture pendant leur temps libre, soit un niveau particulièrement faible. Dans un contexte pareil, défendre uniquement les supports qui fonctionnaient hier risque de ne pas suffire.
La bibliothèque peut aller plus loin qu’une simple acquisition. Un club autour des webtoons, une sélection thématique ou un atelier permettant de comparer une version verticale et son édition imprimée donnent au format une place culturelle plutôt que purement commerciale. Les participants peuvent analyser le rôle du vide entre les cases, les fins d’épisodes, le cadrage ou la manière dont une série adapte son récit au smartphone. Le webtoon devient alors un objet de lecture critique, exactement comme une bande dessinée ou un roman peut l’être.
Le numérique oblige à compter autrement
Mais combien cette ouverture doit-elle coûter ? Une bibliothèque ne peut pas ajouter indéfiniment de nouveaux formats sans arbitrer. Chaque euro consacré à une série longue manque ailleurs, et certains webtoons imprimés comptent assez de volumes pour rendre leur suivi coûteux. L’établissement doit donc éviter l’achat d’impulsion, sélectionner quelques titres, observer les emprunts et regarder si les lecteurs poursuivent réellement après le premier volume. Une série très demandée mérite un suivi ; une nouveauté qui cesse de sortir après quelques semaines peut rester une expérience limitée.
Le numérique complique encore la décision. Les œuvres accessibles sur téléphone reposent sur des modèles économiques variés : gratuité partielle, publicité, abonnement, monnaie virtuelle ou déblocage d’épisodes. Une bibliothèque souhaitant proposer des contenus numériques doit aussi tenir compte des licences, des droits d’accès et des possibilités offertes par ses fournisseurs. Le lecteur qui accède facilement à une série chez lui n’accepte pas forcément de revenir vers une interface institutionnelle plus complexe. La qualité de l’accès compte donc presque autant que le catalogue.
La force des bibliothèques reste néanmoins leur implantation et leur capacité à mutualiser. Les réseaux municipaux, intercommunaux ou départementaux peuvent faire circuler les collections, répartir certaines acquisitions et permettre la réservation d’un titre conservé dans un autre établissement. Pour le public, ce fonctionnement réduit directement le budget nécessaire : plutôt que d’acheter les dix ou vingt volumes d’une série, il devient possible d’en emprunter quelques-uns avant de décider si l’on souhaite la collectionner.
Les lecteurs ont donc intérêt à vérifier le catalogue local, les règles de réservation et les ressources numériques comprises dans leur inscription, car les conditions diffèrent fortement d’un territoire à l’autre. Certaines collectivités appliquent la gratuité, d’autres conservent des tarifs selon l’âge ou le lieu de résidence. Les bibliothèques peuvent, de leur côté, mobiliser les dispositifs territoriaux d’aide aux collections, au numérique ou à l’action culturelle lorsqu’ils existent. L’enjeu consiste moins à créer partout un immense rayon spécialisé qu’à ajuster l’offre à la demande réelle.
Cette prudence n’empêche pas l’ambition. Les usages numériques changent rapidement, mais la mission de la bibliothèque reste remarquablement stable : faciliter l’accès aux récits, organiser une offre devenue immense et aider le lecteur à aller plus loin que son premier choix. Le webtoon mérite donc sa place lorsqu’il remplit précisément ces fonctions, et non parce qu’il serait devenu à la mode.
Une nouvelle porte vers la lecture
Le webtoon a une carte à jouer en bibliothèque s’il sert de passage plutôt que d’alibi numérique. Bien choisi, visible et accompagné, il peut rapprocher pratiques sur écran et collections physiques. Le défi n’est pas d’opposer smartphone et livre : il consiste à faire circuler le lecteur entre les deux, sans perdre ni son attention ni sa curiosité.
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